La fraternité avec les Arméniens réaffirmée – Laurence Ritter

Visite officielle de trois jours des Alévis de France et d’Europe en Arménie

Qui sont les Alévis ? Forte minorité de Turquie – ils seraient au minimum 15 millions –implantés depuis des siècles dans plusieurs régions de l’est anatolien et donc voisins des Arméniens, ils restent largement persécutés hier comme aujourd’hui en raison de leur croyance, de leur mode de vie et de leur appartenance. La délégation de la FUAF – Fédération union des Alévis en France – présidé par Erdal Kiliçkaya, également vice-président de la Fédération des Alévis d’Europe, s’est rendue avec le collectif « Rêve commun » en Arménie pour porter un message fort- la fraternité le peuple arménien.

Michel Marian et Gorune Aprikian, sont au nombre des fondateurs du collectif « Rêve commun » pour favoriser les échanges avec les éléments démocrates de Turquie, et, au fil des rencontres avec les Alévis de France depuis des années, avaient souvent évoqué le projet d’une visite officielle en Arménie même. C’est donc chose faite, et du 6 au 9 mars, avec un programme très dense, une vingtaine d’Alévis de France, d’Allemagne et d’Autriche se sont rendus en Arménie pour une visite officielle.

Avec le soutien sur place de Arakats Akhoryan, président de l’association international des parlementaires d’Arménie et de la fondation « veradarts » (retour), et la présence à leurs côtés de Michel Marian et Gorune Aprikian, la délégation de la FUAF emmené par Erdal Kiliçkaya a commencé sa visite par une rencontre au Parlement avec Eduard Sharmazarov, vice-président de l’Assemblée nationale arménienne et porte-parole du Parti républicain. « Parce que les Arméniens constituent eux aussi depuis le génocide des minorités au sein de notre diaspora, nous nous devons d’être nous Arméniens à vos côtés » a expliqué Sharmazarov, en présence d’ailleurs lors de cette rencontre des députés des minorités kurdes et assyriennes d’Arménie.

Une rencontre au cours de laquelle les Alévis ont rappelé les principaux principes qui fondent leur identité, et surtout, leurs liens étroits, bien avant le génocide, avec les Arméniens. Dans un très beau texte (voir extraits en encadré), la FUAF rappelle que les Avélis ont aidé autant qu’il leur était possible leurs voisins arméniens en 1915, et qu’à leur tour, ils avaient souffert, en 1937-1938, de la terrible répression de l’Etat turc dans leur fief de la région du Dersim. Après ce premier échange, la délégation s’est rendue au Mémorial du génocide, s’incliner devant la flamme éternelle et ont visité le musée, moments très chargés en émotion.

Comme l’explique Erdal Kiliçkaya : « il était très important pour moi et pour nous tous de venir ici, en Arménie, nous recueillir à la mémoire de ce peuple frère que représente les Arméniens, de déposer ici une fleur, de visiter le musée-mémorial et de manifester notre proximité par rapport aux Arméniens ».

La deuxième journée de la visite a été l’occasion de rencontrer, d’abord à l’Université Brussov puis à l’Université russo-arménienne les professeurs et étudiants et de leur présenter les bases de ce qu’est l’alévisme. Avec humilité et coeur, à Brussov, l’une des professeures a rappelé que malheureusement, l’alévisme n’était pas aujourd’hui très connu chez les Arméniens et que cette visite était une magnifique occasion rappeler que les deux peuples ont vécu sur les mêmes terres et que de nombreux points communs les unit. La délégation a ensuite eu un temps d’échange à l’Université russo-arménienne, au département d’études orientales, face à des spécialistes des peuples voisins des Arméniens, dont les Alévis, et avec la présence d’étudiants.

En fin de journée,  la délégation a également rencontré Hranoushe Kharatyan, une très grande dame du monde universitaire arménien, auteur entre autres du très beau livre « Se parler les uns aux autres » sur le sort des Arméniens en Turquie après le génocide et qui connaît très bien le Dersim et les Alévis, un autre moment convivial d’échange et une occasion supplémentaire tisser des liens pour l’avenir. De manière informelle, parce que les deux délégations se sont croisées, les Alévis ont aussi eu l’occasion d’échanger avec le maire de Lyon, M.Georges Képénékian.

Le dernier jour de la visite a été l’occasion de rencontrer l’ambassadeur de France, qui a manifesté tout son intérêt pour les échanges avec les chercheurs, et aussi, puisqu’une partie de la délégation vient d’Allemagne et d’Autriche, pour les échanges franco-allemand. Pour ponctuer cette visite chargée mais enrichissante de part et d’autre, les membres de la délégation ont visité le temple de Garni et le monastère de Keghart.

Une identité portée par des valeurs, au centre desquelles laïcité et égalité prédominent

Le 23 juin prochain, dans la commune d’Arnouville, les Alévis de France inaugureront le premier mémorial alévi, qui combine très intelligemment dans sa structure les principaux éléments de ce qui fonde l’alévisme – avant tout la croyance dans la force des éléments, et celle que dieu est en fait présent en tout homme, en toute chose, en toute créature. Suleyman Akgüç, accompagné de sa jeune fille de vingt ans, étudiante en licence à Bordeaux, tient en effet à la rappeler : « l’alévisme est avant tout une philosophie, porteuse de paix et de tolérance, une adhésion à des valeurs humaines. Parce que nous sommes attachés à l’universalité de ces valeurs, nous sommes très engagés aujourd’hui en Europe dans de multiples luttes qui traversent les sociétés devenues nôtres, par exemple, les combats pour protéger l’environnement, mais aussi, tout ce qui vise à plus d’égalité entre hommes et femmes ».

Souvent assimilés à un courant hétérodoxe de l’Islam, les Alévis de la FUAF démentent en fait cette assimilation et mettent en avant leur pratique et leur mode de vie. Gamzé, la fille de Suleyman, explique ainsi : « étudiante, je suis au contact de gens très différents qui me demandent très souvent de définir l’alévisme…Et c’est en fait un véritable débat, un enjeu même, car je vois autour de moi les jeunes Alévis de ma génération se poser eux aussi de multiples questions sur notre identité ». En Europe, les Alévis sont au moins deux millions, essentiellement en Allemagne. Sema Kiliçkaya, agrégée d’anglais et épouse d’Erdal Kiliçkaya explique quant à elle : « mon mari est originaire du Dersim mais moi, je suis née dans la province d’Hatay (Alexandrette), dans une famille arabophone d’ailleurs. Je suis arrivée en France à l’âge de quatre ans et dans ma jeunesse, ma rencontre avec les Arméniens a été un choc : je me suis aperçue que je ne connaissais pas forcément bien les Arméniens mais que eux non plus ne nous connaissaient pas, d’où souvent une confusion, parce que nous venons de Turquie, avec les Turcs et les Kurdes ». Auteur de quatre ouvrages, Sema explique aussi : « la grande vague migratoire des Alévis en Europe a débuté dans les années 70-80 vers l’Allemagne, mais surtout, après le massacre de Sivas en 1993. Je crois que les nôtres qui ont pourtant traversé outre la terrible répression du Dersim d’autres massacres, ont alors pris conscience que la répression contre les Alévis, commune à l’Empire ottoman comme à la République turque, ne cesserait pas ».

Alévis en Turquie – un avenir sombre

« Comme tous les intellectuels, journalistes, démocrates, comme note frère si regretté Hrant Dink, nous n’avons cessé en Turquie de nous battre pour des valeurs de progrès et de démocratie. Aujourd’hui, dans le contexte de la répression organisée par Erdogan, les nôtres sont bien évidemment très menacés. A la discrimination évidente – pas un seul préfet alévi par exemple dans toute la Turquie, pas de poste administratif conséquent alors que nous sommes plus de 15 millions – s’ajoute aujourd’hui deux autres phénomènes : un nationalisme sur lequel joue énormément Erdogan pour venir à bout des minorités – et l’islamisation. Nos enfants, dans les écoles, doivent suivre les cours d’instruction religieuse alors que nous ne sommes pas des musulmans sunnites. On sent très clairement cette double pression sur nous, et une articulation épouvantable entre nationalisme et islamisme manipulée par le gouvernement afin de maintenir son pouvoir et de remporter une fois de plus les élections qui arrivent en 2019 » résume Erdal. Il ajoute : « les nôtres ont toujours fait référence au génocide des Arméniens et nos amis arméniens finalement nous ont toujours dit qu’après, ce serait notre tour…ce qui s’est manifesté particulièrement au Dersim, mais aussi, dans tous les épisodes des persécutions et de massacres en Turquie ».

En France, les Alévis forment tout sauf une identité repliée sur elle-même : ils disposent aujourd’hui de plus de 40 associations, de cette Fédération, idem en Allemagne où le nombre d’associations dépasse les 200. But de ces associations : bien sûr, préserver l’identité et les croyances, les modes de vie et les coutumes, mais aussi, être en prise avec leurs sociétés d’accueil. Ce qui est facilité par leur réelle ouverture d’esprit : les Alévis prient moins qu’ils ne célèbrent dans leurs assemblées, tenues traditionnellement dans les cem evi, l’attachement à une foi empreinte de nombreux syncrétismes. En se frôlant la main, Sema et Erdal expliquent : « c’est ce que nous faisons quand nous nous saluons et trinquons, en disant « djan », qui signifie « âme », nous célébrons avant tout le fait que dieu est en nous, incarné dans la beauté de la nature, dans l’Homme avec un grand H ». Et c’est bien cela qui attire suspicion et discrimination aux Alévis en Turquie : pas de mosquée, des assemblées qui rassemblent hommes et femmes dans des « maisons de prière », des rites qui ne sont finalement pas appuyés sur des dogmes mais sur des pratiques, des manières de prier moins codifiés par les écrits qu’abrités dans la transmission orale, et, centrale, le rejet de toute application de la Charia, la loi islamique, comme de tout ce qui viserait à imposer le Coran comme seul livre religieux. « Le Ministère des Cultes, le Diyanet, en Turquie, ne reconnaît toujours pas les Alévis comme minorité religieuse. Nos cem evi ne sont en aucun cas considérées comme telles » souligne encore Erdal. Toujours révoltés par leur sort en Turquie, les Alévis intégrés aujourd’hui en Europe donnent à voir une réalité de la Turquie que celle-ci s’est toujours forcée d’effacer – la Turquie ne compte pas seulement des Turcs, mais une mosaïque de peuples, qui n’ont pas tous subit le sort tragique des Arméniens, tristement exemplaire de la manière dont l’extermination de masse d’une nation sert encore aujourd’hui à l’Etat turc actuel figé dans son déni et en pleine dérive autocratique.

Trois questions à Erdal Kiliçkaya, président de la FUAF et vice-président de la Fédération des Alévis d’Europe

NAM – Pouvons vous nous expliquer la genèse de cette visite de votre délégation en Arménie ?

Erdal Kiliçkaya – Beaucoup de choses sont venus en fait de notre frère Hrant Dink, que nous n’avons pas pu sauver…Il était notre camarade, notre compagnon…Il y a eu un avant et un après Hrant Dink, pour nous, et pour beaucoup d’autres. A partir de là, à travers notre Fédération, nous avons eu à cœur de mieux faire savoir le rôle des Alévis au moment du Génocide des Arméniens et que notamment, nous avions tenté de les sauver, et en tous cas, abriter dans le Dersim. Nous avons commencé à avoir plus de contacts, nous, Alévis de France, avec la Diaspora et aussi, avec la Fondation Hrant Dink et Madame Rakel Dink elle-même. L’an dernier, avec Michel Marian et Gorune Apirkian, nous avons eu la chance de pouvoir mieux faire connaître le sort des jeunes filles et femmes arméniennes du Dersim en projetant le film « les enfants de Vank » (les enfants du monastère) réalisé par Nezahat Gündogan en 2016. Le documentaire retrace justement l’histoire particulière des orphelines arméniennes auxquelles les Alévis ont tenté d’apporter leur aide. Je crois que nous avons pris conscience au cours des dernières années que l’histoire nous avait séparés, nous, Alévis et Arméniens, et nous avons ressentis le besoin de renouer ces liens, de partager notre douleur, et, finalement, d’être plus engagés dans la solidarité entre victimes. Cette visite est donc l’aboutissement de nombreuses rencontres, débats, formels ou informels, avec l’aide du Collective « rêve commun » de Michel Marian et Gorune Aprikian et d’une prise de conscience de notre côté de notre proximité historique avec les Arméniens. Et en ces deux jours, les quinze personnes de notre délégation apprennent énormément de choses, comme, je le pense, je le souhaite, nos interlocuteurs arméniens apprennent aussi. Renouer les fils de notre passé, pour le présent et pour l’avenir, voilà ce qui a mené à cette visite et ce qui en est le fil conducteur.

NAM – La situation en Turquie est-elle devenue encore plus dangereuse pour les Alévis ?

E.K – Le gouvernement d’Erdogan joue à la fois la carte du nationalisme et celle de l’islamisme, ce qui est menaçant pour tout le monde, et conduit à une situation explosive…L’AKP aujourd’hui forme toute une génération de jeunes à la fois conservateurs, religieux, et armés…Rappelons que la Turquie est d’ailleurs la 7ème puissance militaire mondiale…Sur ce point, nous avons senti venir ce qui se passe en ce moment à Afrin, par exemple…A la discrimination évidente des Alévis aujourd’hui, s’ajoute la pression nationaliste et islamiste. Le système laïque n’existe tout simplement pas et si avant, on tuait les Alévis, on tue aujourd’hui l’alévisme, sachant qu’en ce moment, tous les moyens sont bons au niveau du gouvernement pour faire taire toute voix contraire – journalistes, intellectuels, démocrates, membres des minorités, kurdes notamment. Pour vous citer un cas très clair pour nous, Alévis, notre propre représentant des Alévis d’Autriche, secrétaire général de l’association, a été, il y a un an, arrêté à l’aéroport à Istanbul, conduit en zone de rétention et immédiatement remis dans un avion vers l’Europe, alors qu’il est citoyen autrichien…

NAM – Il n’est pas simple de définir l’alévisme…Comment le caractériser ?

E.K – L’Alévisme est né en Anatolie et il est difficile de dater son apparition…Nous, nous ne reconnaissons pas dans l’Islam, mais il y a évidemment l’existence de différents courants. Un alévi est un Alévi parce qu’il naît dans une famille alévie, c’est une chose qui effectivement est importante. Pour simplifier, on naît Alévi, mais on peut devenir Bektachi, du nom de notre plus grand penseur et guide spirituel du 13ème siècle, mais l’alévisme est avant tout un mode de vie, une philosophie, un monde de valeurs et de croyances qui s’appuie non sur des dogmes mais sur la primauté de l’humanisme, le respect de l’autre et de ses différences, l’égalité entre tous et la tolérance. Nous ne prions pas pour obtenir un pardon – mais pour célébrer le fait d’être ensemble, et de la même manière, parce que nous croyons que dieu est partout, nous portons un culte particulier à la nature et à sa protection. Nous n’avons pas non plus un clergé établi mais des « dédés », guides spirituels de nos communautés. Le Mémorial, premier en France, que nous allons inaugurer le 23 juin prochain résume dans sa forme même la conception que nous nous faisons de nous-mêmes :la sculpture sera entourée d’eau, l’un des quatre éléments que nous vénérons, avec l’air, la terre et le feu. La place du feu sera matérialisée dans le monument par des niches pour poser des cierges, la terre, nous demanderons, symboliquement, à tous et toutes d’essayer de nous en fournir qui viennent d’Anatolie.

Un texte émouvant rédigé par la FUAF

« Nous vous demandons pardon alors que nous ne sommes pas vos tortionnaires, alors que nous ne sommes pas les auteurs de ce génocide sans nom (…) Nous n’avons pas livré les Arméniens aux bourreaux. Malheureusement, nous n’avons pas pu tous les sauver. Nous n’avons pas pu éviter le génocide des Arméniens (…) Et nous portons en nous la souffrance de n’avoir pas pu le faire. Nous, Alévis, demandons à nos voisins, à nos frères, de bien vouloir nous pardonner pour cela ». Dans la brochure réalisée spécialement pour la visite en Arménie, ce texte est sans ambiguïté et mérite une lecture attentive. Autant d’ailleurs que la présentation en détails du massacre de Zini Gedigi dans la plaine d’Erzincan, au cours de la campagne de répression lancée par l’armée turque en 1937 et 1938 contre l’ensemble de la région du Dersim, bastion des Alévis zazas, laquelle a fait plusieurs dizaines de milliers de victimes.

Les Nouvelles d’Arménie
Laurence Ritter