« Il était temps de venir dire aux Arméniens que nous, Alévis, partageons leur douleur » Ursula Gauthier – L’Obs (Nouvel Observateur)

Ils sont 15 ou 20 millions en Turquie – où ils sont ostracisés – et deux millions en Europe. Décidés à lutter contre le négationnisme de l’État turc, des Alévis de France et d’Allemagne sont allés, il y a quelques semaines, en Arménie pour s’incliner à la mémoire des victimes du génocide.

De notre envoyée spéciale à Erevan, Ursula Gauthier

Sous le ciel chargé de mars, le Mémorial du génocide semble encore plus gris, plus minéral, plus austère. Une quinzaine de visiteurs venus de France et d’Allemagne – mais originaires de Turquie – se faufilent entre les énormes stèles de granit et descendent vers le cercle nu où brûle la flamme éternelle du souvenir.

La main sur le cœur, comme dans leurs prières, la délégation des Alévis d’Europe se recueille en silence. Puis c’est la visite du musée qui retrace l’extermination dans l’Empire ottoman des deux tiers de la population arménienne par le régime Jeunes-Turcs. Bouleversé, le président de la fédération des Alévis de France, Erdal Kiliçkaya, a du mal à trouver ses mots :

« Ces visages, ces silhouettes terribles… C’est très dur à encaisser. On a beau savoir que c’est un génocide, quand on voit la souffrance indicible qui a été infligée à nos amis arméniens… Et à quel point ils ressemblent à nos propres martyrs… On comprend que nous sommes vraiment proches, et qu’il était temps que nous venions ici pour dire aux Arméniens que nous, Alévis originaires de Turquie, nous partageons leur douleur. »

Le « Manifeste du pardon »

Ce geste public de reconnaissance, Erdal l’a préparé « de façon quasi obsessionnelle » depuis de longues années. En 2015, lors du centenaire du génocide, il publie au nom de sa fédération un « Manifeste du pardon ». Non pas une demande de pardon, car non seulement les Alévis n’ont pas trempé dans les massacres, mais ils ont sauvé la vie de nombreux Arméniens.

Pourtant, un siècle plus tard, les descendants de ces « justes » restent tenaillés par la culpabilité. Dans son texte courageux et paradoxal, Erdal exprime ainsi le regret déchirant de ne pas avoir empêché le génocide, de ne pas avoir sauvé tous les Arméniens, ni réussi à protéger Hrant Dink, le journaliste turco-arménien abattu en 2007 à Istanbul par un nationaliste turc.

« Ces crimes ne sont pas les miens, mais je veux tout de même dire pardon à Hrant et à tous ceux qui ont été assassinés avant lui. C’est mon devoir d’humain. »

Dans le contexte du négationnisme persistant de l’État turc, un tel acte n’allait pas de soi pour la communauté alévie de France. Suleyman Akguç, chargé des relations extérieures de la Fédération, se souvient des trésors d’efforts qu’il a dû déployer pour convaincre ses amis :

« Il nous a fallu trois ans pour faire comprendre à nos membres que la question arménienne était importante pour nous. Que nous aurions dû défendre les Arméniens plus et mieux. Parce que, comme la suite l’a montré, une fois les Arméniens annihilés, l’État turc s’est retourné contre nous. »

Le voyage de la mémoire

Pour organiser ce voyage de la mémoire, la Fédération a fait appel à des Arméniens de France engagés dans le dialogue avec la société civile turque. Ainsi Michel Marian, du Collectif du Rêve commun :

« Qu’une communauté aussi importante que les Alévis – 20% de la population turque – éprouve une affinité si forte avec les Arméniens et veuille se joindre à notre combat pour la mémoire, c’est très encourageant. Cela montre que, malgré le durcissement inouï d’Erdogan, des pans de plus en plus importants de la société civile turque refusent le négationnisme d’État. »

Pour Gorune Aprikian, également membre du Collectif, ce voyage révèle la maturation de la société turque, au moins dans sa composante diasporique :

« Traditionnellement, les Alévis se rangeaient dans le camp kémaliste qui, tout en se prétendant ‘laïc’, brandissait la devise ‘Un seul peuple, un seul État, un seul drapeau, une seule religion’. Aujourd’hui, ce nationalisme rigide a perdu du terrain. Du coup, beaucoup d’Alévis se sentent libres d’exprimer ce qu’ils veulent. Et ils veulent un pays plus ouvert, plus juste, plus démocratique. Ce qui passe nécessairement par l’honnêteté vis à vis du passé. »

Une minorité persécutée

Il y a plus de vingt ans, la communauté kurde a été la première, à travers ses dirigeants et ses élus, à reconnaître sa responsabilité dans la mise en œuvre du projet génocidaire. En 2008, ce fut au tour des intellectuels de gauche de signer une pétition demandant pardon aux Arméniens. Voici qu’une troisième composante importante de la société turque soulève courageusement la chape de plomb. L’historien Erwan Kérivel explique :

« Le cas des Alévis est remarquable, car il s’agit d’une minorité religieuse persécutée pour ‘hérésie’ depuis l’époque ottomane, et qui plus est composée pour un tiers de Kurdes. Doublement suspecte, donc, elle a été brutalisée par la république kémaliste, soumise à un régime ininterrompu de répressions, discriminations, déportations et autres pogroms. Ce qui l’a reléguée dans des régions reculées, en marge de la société, et qui l’a contrainte à la pauvreté et la dissimulation. Ainsi, encore aujourd’hui, de nombreux Alévis laissent dire qu’ils sont une branche hétérodoxe de l’islam. »

Or, affirme Kerivel, l’alévisme n’a rien à voir avec l’islam : pas de Coran, pas de prière en arabe, pas de pèlerinage à La Mecque, pas d’imam, pas de mosquée, pas de ramadan… Dans le culte alévi – qui se tient dans une « maison » – on chante en jouant une sorte de luth appelé saz, hommes et femmes dansent ensemble et terminent le rituel en buvant de l’alcool. Chacun est engagé dans une voie spirituelle, aidé par un guide – qui peut être une femme – et s’attache non pas à obéir aveuglément au décret d’Allah, mais à devenir au terme d’un long processus initiatique un « être parfait » promis à la réincarnation.

Alévis et Arméniens en Anatolie

Dans son livre « Les Fils du soleil » (2013, Ed. Sigest) Erwan Kérivel retrace l’histoire des siècles de cohabitation entre Alévis et Arméniens en Anatolie, spécialement dans la région montagneuse du Dersim (aujourd’hui Tunceli). Kerivel affirme :

« En 1915, les Alévis sont la seule communauté dont les chefs spirituels font collectivement le serment de sauver leurs frères arméniens malgré les ordres du Sultan et le risque de représailles sévères ».

Résultat : les tribus du Dersim accueillent les fuyards, les cachent, puis en les aident à rejoindre la zone tenue par l’armée russe, sauvant ainsi environ 30.000 Arméniens. Ceux qui restent au Dersim finiront peu à peu par s’assimiler, de sorte qu’une bonne part des Alévis qui peuplent aujourd’hui la région sont en réalité des descendants des rescapés arméniens.

« La nature syncrétique et humaniste de la doctrine facilitait les conversions, explique Kerivel. L’alévisme étant le fruit d’interactions entre cultes païens, christianisme primitif, mysticisme soufi, etc., il présente des similitudes avec le christianisme arménien. »

L’État turc veut en finir

D’autres similitudes auront des conséquences beaucoup plus dramatiques. Voyant dans sa minorité arménienne une menace pour sa survie, l’empire ottoman finissant décide en 1915 de l’anéantir. Les Alévis, dépeints comme hérétiques et rebelles, sont déjà dans le collimateur. La protection qu’ils fournissent aux victimes du projet génocidaire les rendra encore plus suspects.

Malgré l’abolition du sultanat et du califat, malgré l’avènement de la république « moderne » de Mustafa Kemal, l’Etat turc veut en finir avec ces séditieux. Sur un prétexte futile, l’aviation turque ensevelit le Dersim sous un tapis de bombes en 1837-38, tuant des dizaines de milliers d’habitants.

Dans le village d’Erdal Kiliçkaya, l’armée rejoue le « scénario arménien » : une centaine de personnes sont emmenées hors du bourg, sommairement exécutées, leurs corps jetés dans les ravins avec interdiction de les enterrer. Les enfants sont massacrés, les jeunes filles emmenées, les survivants déplacés de force…

Suivra dans les années 70 une vague de pogroms très violents. Puis, au cours des deux décennies suivantes, la destruction d’un tiers des villages du Dersim. A ce jour, la répression continue, l’islamo nationalisme d’Erdogan ne pouvant tolérer l’esprit rebelle d’une minorité qui refuse de s’assimiler au sunnisme.

Une fuite vers l’Europe

Face à cet acharnement, les Alévis fuient massivement vers les grandes villes turques, où ils forment de fortes minorités. Ou vers l’Europe, où leur nombre s’élève aujourd’hui à deux millions. En France, ils seraient 400.000, en Allemagne près de 700.000.

D’après la Fédération des associations alévies, plus d’un quart des Turcs installés en Europe seraient Alévis. Beaucoup répugnent encore à brandir leur identité. Mais la génération née en Europe ne veut plus vivre cachée. Suleyman Akguç s’interroge :

« Je manifeste pour les droits des femmes, des LGBT, pour le Rwanda, pourquoi je ne manifesterais pas pour les droits des Arméniens ? Bien sûr, nous prenons le risque d’être punis, par exemple d’être arrêtés la prochaine fois que nous irons en Turquie. Mais je veux que ma communauté soit du bon côté de l’Histoire, pas du côté d’un État négationniste. »

Le prochain projet de la fédération alévie de France : construire à Erevan un monument à l’amitié entre Alévis et Arméniens.

Ursula Gauthier