À Sivricehüyük, un camp de Syriens ravive les vieilles peurs des Alévis

Andlauer, Anne

LA PÂTURE des vaches n’est déjà plus qu’une masse de terre, un plateau monotone qu’on achève d’aplanir. Nuit et jour, les gendarmes guettent, et du haut des collines, à plus d’un kilomètre, on entend les « bips » et les «boums » des engins de chantier. Si les délais sont respectés, avant les récoltes d’automne, les 350 villageois de Sivricehüyük devront cohabiter avec 27 000 Syriens, dans l’un des plus grands camps de réfugiés de Turquie.

Mehmet Caner, le maire de ce village du sud du pays, blotti dans la province de Kahramanmaras (anciennement Maras), serre une liasse de papiers. Ce sont les pièces du « dossier » : documents officiels dont il a obtenu copie, lettres à la préfecture, pétition contre le projet, plainte au tribunal civil déposée le 1er avril. « On ira jusqu’au bout, jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme s’il le faut, prévient Mehmet Caner, fort du soutien des maires de quinze villages alentour. Non seulement le projet est illégal, mais il menace notre structure socioculturelle et démographique, notre sérénité, notre sécurité, et la survie de notre communauté . »

Le sud de la Turquie compte déjà 26 camps, qui accueillent 10 % de 2,7 millions de Syriens réfugiés dans le pays. Aucun n’a pourtant rencontré une telle résistance, pas même celui érigé, à l’été 2012, dans une zone industrielle de Kahramanmaras, à une vingtaine de kilomètres de Sivricehüyük. C’est que cette plaine fertile abrite de nombreux alévis, une minorité aux croyances et coutumes très différentes de celles des réfugiés syriens. « Nous sommes à peine 3 000 dans la vingtaine de villages qui entourent le camp, et il y aura demain dix fois plus de Syriens. C’est la porte ouverte à toutes les provocations » , souligne Ünal Ates, l’un des fondateurs d’une plateforme d’opposants au projet.

Tout à la fois croyance, culture, philosophie et mode de vie, l’alévité rassemble des millions de personnes en Turquie, qui font mentir le cliché d’un islam sunnite homogène. Syncrétiques, leurs pratiques empruntent au chiisme sans s’y apparenter (adoration d’Ali, des 12 imams) quand d’autres rappellent davantage des cultes préislamiques, tel le chamanisme. Profondément ancrée dans l’Anatolie et sa ruralité, l’alévité transcende les frontières ethniques. À Kahramanmaras, les villages alévis sont turcophones ou kurdophones, comme Sivricehüyük. « Personne ne peut nous garantir que Daech ou al-Nosra ne vont pas s’infiltrer parmi les réfugiés , lâche le maire, Mehmet Caner. Qui pourra nous défendre ? »

À l’instar des yazidis d’Irak, les alévis et leurs rites (prières mixtes, dans des cemevi et non des mosquées, usage de la danse, de l’alcool et de la musique) sont vus comme hérétiques par « l’État islamique » . Ils sont également associés aux alaouites de Syrie, minorité du président Bachar el-Assad, avec lesquels ils ont pourtant peu de liens historiques. « Certains pourraient être tentés d’attiser un conflit confessionnel en s’en prenant aux réfugiés, puis en accusant les alévis. C’est comme ça qu’avait commencé le massacre de Maras » , s’inquiète Ünal Ates. En décembre 1978, huit jours durant, des violences ont visé les alévis de la ville et des militants de gauche. Le bilan officiel s’élève à 110 morts. Officieusement, plus de 150. Une partie de la population a prêté main-forte aux hordes d’extrême droite, faisant du pogrom de Maras le plus meurtrier et massif de l’histoire de la République. «J’avais 24 ans. Nos voisins – ces gens que je saluais tous les jours – ont mis à sac notre restaurant et ont tenté de nous tuer » , se souvient Hasan Hüseyin Degirmenci. Jeune papa à l’époque, Hasan a fui Maras, comme 80 % des alévis de la province. La plupart ne sont pas revenus. Hasan, lui, a franchi le pas en 2011, quittant son exil suisse à l’âge de la retraite.

« Les plaies ne se sont jamais refermées » , souffle cet homme à l’épaisse moustache blanche, qui dit avoir perdu le sommeil depuis que le chantier du camp a commencé juste à côté. « Qu’on ne vienne pas dire que les alévis sont contre les réfugiés : la majorité des alévis sont eux-mêmes réfugiés, en Turquie ou en Europe! Je partage la peine de ces gens, mais l’État doit comprendre notre traumatisme, et les traumatismes de cette région» , proteste Hasan, qui évoque aussi la disparition des Arméniens de Maras après le génocide de 1915.

Sur les 37 hectares de l’ancienne pâture, les pelleteuses sont à l’oeuvre depuis début avril. Le préfet a reçu les maires, des activistes, des députés d’opposition. En vain. « On nous dit que le sol est propice à la construction d’un camp. N’y avait-il aucun autre endroit, à Maras ou dans toute la Turquie? Fallait-il absolument l’installer au milieu de villages alévis? » , demande le maire, Mehmet Caner. « Et même si tout cela n’était que paranoïa, n’est-ce pas le rôle de l’État que d’entendre les inquiétudes de ses citoyens? » , renchérit Seyit Sönmez, un avocat.

« Au fond, l’enjeu n’est pas tant la méfiance des alévis vis-à-vis des sunnites ou des réfugiés. C’est leur confiance dans l’État qui est ébranlée une fois de plus » , ajoute ce juriste spécialiste du massacre de 1978, perpétré avec l’aide d’éléments des services, secrets, sous le regard de policiers et de soldats passifs. Et de rappeler la précarité des lieux de culte alévis, les cemevi, que l’État considère au mieux comme des centres culturels, au pire comme des lieux de rassemblement suspects. Les mosquées sunnites, à l’inverse, reçoivent un financement public et leurs imams sont fonctionnaires.

La petite cemevi de Sivricehüyük, devenue quartier général des opposants au camp, fourmille de villageoises en pantalon bouffant et au voile fleuri cachant à peine leur chevelure. Ulas Özdemir, ethnomusicologue, les observe en souriant.

« Cet épisode sera peut-être l’occasion de faire émerger une société civile à Maras, qui est très en retard par rapport à d’autres provinces , dit-il. Il permettra peut-être aussi à tous ses habitants d’affronter le massacre de 1978, qui reste un lourd tabou. »